jeudi 17 novembre 2022

La Saxe galante du Baron von Poëllnitz (1734). Chronique scandaleuse de la vie du roi de Saxe, August II, portrait séduisant de la vie à la cour de Dresde au XVIIIe siècle, cour qui essaya d'imiter, sans jamais pouvoir l'égaler, celle de Versailles. Un plagiat de La Princesse de Clèves de Madame de La Fayette. Bel exemplaire finement relié en maroquin sous le second empire.


POËLLNITZ (Karl Ludwig von Pöllnitz, Baron von)

La Saxe galante.

A Amsterdam, aux dépens de la Compagnie, 1734

1 volume petit in-8 (16 x 10 cm | Hauteur des marges : 155 mm) de 1 feuillet de titre entièrement imprimé en rouge, 416 pages.

Reliure plein maroquin bleu nuit, dos à nerfs janséniste, titre et millésime dorés, roulette dorée en encadrement intérieur des plats, tranches dorées, doublures et gardes de papier peigne. Reliure exécutée vers 1860-1880, non signée mais d'excellente facture. Volume très bien conservé, resté très frais.


Première édition supposée.

Une particularité matérielle à signaler concernant cette édition : les cahiers E, F, G et H sont imprimés en plus petits caractères avec une justification réduite également.

"La bonne édition, avec le titre imprimé en rouge" (in Catalogue de vente de livres rares de la bibliothèque de M. Perret, Paris, Tross, 1860)

"Cet ouvrage curieux n'est, à notre sens, que le plus impudent plagiat qui se soit jamais produit dans les lettres françaises, ce qui doit le faire classer, à juste titre, parmi les livres singuliers. La plus grande partie de ce roman est copiée mot à mot dans La Princesse de Clèves, comme on le peut voir dès les premières pages, sauf quelques alinéas omis par le plagiaire, dont le travail n'a pas tout à fait les proportions du chef-d'œuvre de Mme de La Fayette. Une telle supercherie n'a pas encore été, que nous sachions, signalée par les bibliographes." (Anatole Claudin, Archives du Bibliophile, n°35037, décembre 1867)

Cette assertion de plagiat a été reprise par les bibliographes contemporains que sont Gérard Oberlé (in Madame de La Fayette piratée, janvier 2011, in Petite nécropole littéraire, Propos menus et badins sur quelques livres, etc. articles publiés en volume chez Grasset en avril 2022) et Françoise Gevrey in Lectures à clé de La Princesse de Clèves qui définit La Saxe Galante comme : "pastiche audacieux de La Princesse de Clèves [par le baron von Poëllnitz, dans lequel] il fondit sans son pastiche les amours du roi Auguste de Pologne (Auguste II de Saxe dit Auguste le Fort, fils de Jean-Georges III de Saxe). Les caractéristiques de ce texte transforment l'œuvre de Madame de La Fayette en roman-liste. L'infidèle souverain va de maîtresse en maîtresse, mais son libertinage se concilie avec des scènes qui parodient La Princesse de Clèves : ouverture sur le tableau de la cour, conseils de la mère ou de la sœur, bal, chute de cheval, retraite dans la maison religieuse, chacune étant détournée de son sens moral, par exemple lorsque le souverain fait des reproches jaloux à sa maîtresse. [...] Le retour d'expressions comme "le temps avait ralenti sa douleur" ou bien la beauté "chef d'œuvre de la nature" tissent d'autres liens entre les deux textes. [...] Apparemment rien n'est crypté dans cette fiction qui tient du pamphlet et du roman libertin [...] Sans dates précises, le lecteur est immergé dans les cours de Dresde et de Pologne sans avoir à s'interroger sur les conquêtes de Guillaume qui sont fort récentes : Auguste II, prince de Saxe puis roi de Pologne en 1697, vient de mourir en 1733, à la veille de la publication de la nouvelle."








"Des historiens ont parfois évoqué à propos de La Saxe galante le nom du chevalier de Solignac, qui avait eu une charge en Pologne et qui appartint à l'Académie de Nancy où il prononça l'éloge de son ami Fontenelle et celui de Stanislas I (Gay-Lemonnier, VI, 251). Si cette attribution est moins probable que celle de von Poëllnitz, elle oriente en tous cas la lecture vers un tableau historique voilé par la mise en fiction" (Françoise Gevrey, op. cit.)

Véritable best seller au moment de sa première parution, La Saxe galante connaît au moins quatre impressions en 1734, puis encore en 1735, 1736 puis enfin en 1763, avant d'être définitivement oublié des lecteurs. Ce volume a  été dévoré dans toutes les allées des châteaux de toute l'Europe. On a lu quelque part que ce volume (ou une autre édition de 1734) avait été interdite à Leipzig. Visiblement cela n'a servi à rien. Le texte s'est propagé. On peut ajouter que les bibliophiles du XIXe siècle l'appréciaient également, pour l'avoir vu dans de nombreuses belles bibliothèques de livres rares, catalogué à l'époque. Aujourd'hui son sort est moins glorieux. L'Histoire amoureuse des Gaules de Bussy-Rabutin conserve encore un peu de son aura tandis que la Princesse de Clèves, elle, conserve intacte la puissance de son imaginaire scolaire.







"M. de Pöllnitz (1692-1775), conseiller de Frédéric le Grand à Berlin et grand voyageur européen, nous livre dans sa chronique scandaleuse de la vie du roi de Saxe, August II, un portrait séduisant de la vie à la cour de Dresde au XVIIIe siècle, cour qui essaya d'imiter, sans jamais pouvoir l'égaler, celle de Versailles. Fin observateur, intrigant et bavard, l'auteur de ces Mémoires, écrits en français, nous présente les fastes et richesses du petit royaume nordique ainsi que les débauches érotiques de son roi, Casanova germanique ayant la réputation d'avoir laissé derrière lui quelque quatre cents enfants illégitimes... Grâce à ce texte élégant et révélateur, paru en 1734 à Amsterdam, la Saxe commença à jouer un rôle dans la tradition de la galanterie européenne." (Présentation, édition au format poche, éditions du Mercure de France, 2004).

Références : Françoise Gevrey, Lectures à clés de La Princesse de Clèves au XVIIIe siècle, 2004/2 N°54, Armand Colin, Littératures classiques, pp. 191 à 203 ; Gérard Oberlé, Madame de La Fayette piratée, in Petite nécropole littéraire : Propos menus et badins sur quelques livres, Grasset éditeur, 2022 ; Anatole Claudin, Archives du Bibliophile, n°35037, décembre 1867 ; Bertrand Hugonnard-Roche, Histoire rigolote et pas si drôle d'un petit livre à succès : La Saxe Galante. A Amsterdam, Aux dépens de la Compagnie, 1734. 1 volume petit in-8. "La bonne édition, avec le titre imprimé en rouge", en ligne sur le Bibliomane moderne (article publié le 16 novembre 2022).

Bel exemplaire finement relié en maroquin.

Prix : 1.350 euros