jeudi 29 février 2024

Les Amours de Pierre de Ronsard. Avec 17 cuivres d'Emile Bernard, peintre-graveur. Ambroise Vollard éditeur, Paris (1915). Un des 200 exemplaires sur papier de Hollande. Bon exemplaire de ce titre recherché.


RONSARD, Pierre de | Emile BERNARD, graveur-illustrateur | Ambroise VOLLARD, éditeur

Les Amours de Pierre de Ronsard.

Ambroise Vollard éditeur, Paris, 1915 [imprimé par les soins de l'illustrateur sur les presses à bras de Fequet]

1 volume in-folio (33,5 x 25,5 cm), en feuilles sous couverture imprimée (vignette à l'eau-forte tirée en bistre signée en haut du premier plat) en rouge et bistre. Volume non paginé bien complet des 16 cuivres hors-texte tirés en divers tons (de noir à bistre) avec également 157 bois gravés tirés en bistre dans le texte (culs-de-lampe, bandeaux, encadrements), le tout gravé par Emile Bernard. Couverture à rabats bien conservée malgré de petites déchirures en tête et en queue du dos. Comme toujours pour cet ouvrage quelques rousseurs (plus marquées pour quelques feuillets de texte, les gravures sont épargnées). Texte entièrement gravé. Ensemble complet.

Premier et unique tirage (les cuivres et les bois ont été détruits après tirage).

Tirage à 250 exemplaires numérotés.

Celui-ci, un des 200 exemplaires sur papier de Hollande après 25 exemplaires sur Japon et 25 exemplaires sur Hollande avec suites.





Un des cinq ouvrages et le premier des ouvrages publiés par Ambroise Vollard et illustrés par Emile Bernard (1868-1941). Avec Vollard, il illustre Les Amours de Ronsard (1915), Les Fleurs du mal de Baudelaire, les Oeuvres de François Villon (1918), les Petites fleurs de saint François d'Assise (1928) et l'Odyssée d'Homère (1930). Vollard présente Bernard à Louis Barthou qui lui commande l'illustration du poème de Victor Hugo, La Fin de Satan. L'ouvrage illustré de 50 eaux-fortes de Bernard paraît aux éditions Le Livre contemporain à l'occasion du cinquantenaire de la disparition du poète, en 1935. Il illustre également les Chansons de Paul Fort de cent bois gravés en 1922 (Paris, Édouard Pelletan Helleu et Sergent éditeurs, 1922). Le Cantique des Cantiques de Salomon, illustré de bois gravés, de Bernard paraît à titre posthume en 1946 chez Grasset. Émile Bernard aura réalisé plus de 2 000 bois gravés durant sa longue carrière. Il en a coloré à la main un grand nombre, que ce soit à l'encre, à l'aquarelle ou à la sépia. Après avoir été un élément marquant de l'école post-impressionniste dite école de Pont-Aven, Emile Bernard revient vers un style classique à partir de 1904 et son retour à Paris. Il meurt le 16 avril 1941 dans son atelier parisien de l'hôtel Le Charron au 13-15, quai de Bourbon, dans l'île Saint-Louis, qu'il occupait depuis 1926. Une plaque portant son nom est placée au 15 quai de Bourbon résume ainsi l'artiste : "Créateur du Synthétisme, Initiateur de l'évolution du groupe de Pont-Aven, Père du Symbolisme."






Les eaux-fortes de ce Ronsard ont été gravées de telle sorte que le tirage sur papier produit un relief palpable au toucher des plus saisissant. Chaque eau-forte dégage une puissance étonnante. Notre exemplaire mériterait une belle reliure.

Référence : Carteret, Livres illustrés IV, 347











Bon exemplaire de ce titre recherché.

Prix : 1.600 euros

mardi 27 février 2024

Précieux exemplaire de la bibliothèque d'Elisabeth Charlotte d'Orléans (1676-1744), nièce de Louis XIV, fille de Monsieur. Les Aventures de Jacques Sadeur dans la découverte et le voyage de la terre australe. Contenant les coutûmes et les moeurs des Australiens, leur religion, leurs exercices, leurs études, leurs guerres, les animaux particuliers à ce pays, et toutes les raretés curieuses qui s'y trouvent. Par Gabriel de Foigny (et remanié par François Raguenet). A Paris, chez Claude Barbin, 1692.


[FOIGNY, Gabriel de] [RAGUENET, Abbé François] [Exemplaire aux armes d'Elisabeth Charlottte d'Orléans, nièce de Louis XIV et fille de Monsieur, frère du roi et de la Princesse Palatine]

Les Aventures de Jacques Sadeur dans la découverte et le voyage de la terre australe. Contenant les coutûmes et les moeurs des Australiens, leur religion, leurs exercices, leurs études, leurs guerres, les animaux particuliers à ce pays, et toutes les raretés curieuses qui s'y trouvent.

A Paris, chez Claude Barbin, 1692 [de l'imprimerie de Laurent Rondet]

1 volume in-12 (16,5 x 9,5 cm | Hauteur des marges : 160 mm) de (16)-341-(3) pages.

Reliure strictement de l'époque plein veau brun marbré à l'acide, dos à nerfs orné aux petits fers, tranches blanches. Dos orné avec pièce de titre de maroquin rouge bien conservé. Intérieur avec quelques taches et salissures sans gravité. Collationné complet. Exemplaire ayant été restauré (Olivier Maupin).

Première édition sous ce titre et sous cette forme en grande partie originale.

Précieux exemplaire aux armes d'Elisabeth Charlotte d'Orléans, nièce de Louis XIV, fille de Monsieur.


Ce roman ou voyage utopique parait pour la première fois en 1676 sous le titre "La Terre Australe connue : c'est à dire la Description de ce pays inconnu jusqu'ici, de ses moeurs et de ses coutûmes, par Mr. Sadeur, avec les Avantures qui le conduisirent en ce Continent, etc. Ce volume paraît sous l'adresse "A Vannes, par Jacques Verneuil, 1676". En réalité le volume a été imprimé à Genève, sans permission. L'auteur, Gabriel de Foigny, était un moine défroqué décrit par Frédéric Lachèvre comme "un vulgaire paillard, un déséquilibré complet". De Foigny était membre de l'ordre des Cordeliers exilé en Suisse et converti au protestantisme. Son texte fait partie des utopies basées sur l'exploration d'un pays inconnu peuplé d'hommes aux moeurs singulières. En effet, De Foigny décrit une société d'hermaphrodites (Jacques Sadeur étant lui-même hermaphrodite) où les enfants non androgynes sont étouffés à la naissance. L'ensemble du texte tient de la défense de la libre pensée libertaire, des libertés de pensées religieuses (le soleil est leur unique dieu) ; l'auteur y montre une société égalitaire et végétarienne, qui ne connait pas la propriété privée, etc. Jacques Sadeur vécut parmi les Australiens pendant 35 ans. "Il ne put connaître ni quand ni comment s'y faisait la génération. Le goût de la mort était assez vif en terre australe pour que les habitants mangeassent le fruit du sommeil éternel. Il en résultait à certains moments un dépeuplement tel qu'il fallait obliger les Australiens à présenter trois enfants à l'assemblée." Jacques Sadeur est finalement rejeté par ce peuple et récupéré par un bateau.


Pour cet ouvrage De Foigny comparait en justice seulement dix mois après la parution du livre afin qu'il se justifie du contenu de l'ouvrage qui va à l'encontre des enseignement de l'église (hérétique). Afin d'échapper à une condamnation, De Foigny se désigné comme traducteur seulement et non comme auteur de l'ouvrage. Sans doute l'auteur avait prévu de corriger son texte pour le rendre moins scandaleux dans une nouvelle édition. Une seconde édition (la nôtre) largement remaniée sera donnée sous un titre définitif en 1692, par les soins de l'abbé Raguenet et très probablement sur les corrections et indications de De Foigny lui-même qui meurt cette même année. Une édition donnée en 1705 est strictement identique à cette édition de 1692 et sera encore remise en vente avec un nouveau titre en 1732 (Amstedam, D. Mortier). Les exemplaires de 1732 seraient en réalité les exemplaires invendus de l'impression de 1705.









"Au terme d'une série de naufrages et d'épreuves initiatiques dont le caractère de mort très symbolique est très fortement marqué, Sadeur, le héros de Foigny, découvre dans la Terre Australe, aux antipodes de l'Europe d'où il vient, une société « idéale » conforme en apparence aux stéréotypes habituels du genre utopique : urbanisme géométrique en damier, organisation rationnelle de tous les aspects de la vie, absence de propriété privée et de monnaie, communisme économique, égalitarisme, religion déiste. Par deux aspects toutefois cette utopie échappe à la banalité. Les Australiens présentent la particularité d'être hermaphrodites ; possédant les deux sexes, ils sont dotés de la faculté de s'auto-reproduire et ont la sexualité en horreur, considérant même comme des animaux tous les êtres sexués. Ils vivent, d'autre part, dans une société dépourvue d'organisation étatique et même de toute instance supra-individuelle. C'est que, être idéalement rationnels, ils ne peuvent vouloir que ce que veut la Raison, donc tous nécessairement les mêmes choses ; d'où une liberté absolue, sans contenu cependant, puisqu'elle se confond avec la nécessité, rendant inutile la contrainte collective. Parfaits, autosuffisants, indemnes de toute dépendance et de toute différence puisque tous rigoureusement semblables, exonérés des passions et des appétits inhérents à notre condition, les Australiens de Foigny incarnent la fiction théologique de ce qu'aurait pu être une humanité prélapsaire, ainsi que le suggère le narrateur : A voir ces gens, on dirait facilement qu'Adam n'a pas péché en eux, et qu'ils sont ce que nous aurions été sans cette chute fatale. [...] Pierre Bayle, le premier et longtemps le seul, a parfaitement perçu [article Sadeur de son Dictionnaire] la portée prioritairement théologique d'une fiction où beaucoup d'interprètes ont voulu voir exclusivement une utopie socio-politique, sinon même l'anticipation de la société communiste de l'avenir. [...] La Terre Australe Connue peut donc s'interpréter non comme une réécriture satirique ou une variation ludique sur le scénario canonique de la Genèse, mais comme le développement logique, à partir d'une virtualité non actualisée du récit biblique, d'un possible historique autre de la Création : qu'auraient été le monde et l'homme sans la Chute ?" (Jean-Michel Racault, « Nulle-part et ses environs », Paris : Presses de l'université de Paris-Sorbonne, 2003 (pp. 85-86, 105 etc.).

"Les habitants de cette Isle ont une grande vénération pour le Soleil, & ils le regardent comme le maître & le dispensateur de toutes les bénédictions. Ils ne manquent jamais de lui offrir des sacrifices, & ils croient qu'il est le seul vrai Dieu. [...] "Les habitants sont persuadés que les Cieux les regardent favorablement, & qu'ils ont un commerce avec les Etoiles. Ils m'apprisrent aussi qu'ils avoient été autrefois hommes, mais que le Ciel les ayant déclarés trop bons & trop justes, ils les avoit changés en hommes, & les avoit élevés au-dessus de toutes les créatures." (extraits)


Provenance : de la bibliothèque d'Elisabeth Charlotte d'Orléans (1676-1744) avec ses armes dorées sur les plats. Élisabeth-Charlotte d’Orléans était petite-fille de France, dite « Mademoiselle de Chartres », ensuite « Mademoiselle » en tant qu'aînée des petites-filles du roi Louis XIII, membre de la Maison de France, née le 13 septembre 1676 à Saint-Cloud et morte le 23 décembre 1744 à Commercy, elle est la fille de « Monsieur » duc d'Orléans et frère de Louis XIV de France (nièce de Louis XIV), et d'Élisabeth-Charlotte de Bavière, princesse Palatine ; elle épousa le duc de Lorraine et de Bar Léopold Ier. Elle assuma la régence des Duchés pour son fils retenu à Vienne de 1729 à 1737 puis fut investie à titre viager de la principauté de Commercy. Si elle ne put marier sa fille Élisabeth-Thérèse à Louis XV, elle est, par son fils François, époux de Marie-Thérèse d'Autriche, la grand-mère de Marie-Antoinette et l’ancêtre de tous les Habsbourg-Lorraine actuels. Les armes poussées sur ce volume sont celles de sa bibliothèque avant son mariage (avant 1698 donc).

Histoire de ce volume : Ce volume a ensuite été perdu pour échoir dans la bibliothèque d'une famille de roturiers (peu soigneux), la famille Blanc dont le volume porte sur les gardes les signatures allant de 1764 à 1805 avec plusieurs propriétaires successifs (Benoît blanc en 1764, Claude puis Gérard puis Pierre Blanc en 1805). Le volume a été redécouvert au début du XXI siècle (2023) dans un piteux état de conservation. Il été longtemps abandonné, sans doute près de deux siècle. Les mors de la reliure étaient fendus, les coins usés, les coiffes arrachées, le cuir sec et fragile, l'intérieur avec salissures. Mais ce volume pouvait et méritait d'être sauvé. Une restauration professionnelle de sauvegarde a été entreprise par Olivier Maupin (facture des frais de restauration fournie à l'acheteur) pour rendre à ce volume de prestigieuse provenance l'éclat qu'il pouvait avoir à l'origine. Très peu de volumes de la première bibliothèque d'Elisabeth Charlotte d'Orléans sont aujourd'hui connus. Dans un écu en losange, elle portait d’azur à trois fleurs de lys d’or et au lambel d’argent (qui est d’Orléans), armes héritées de son père Philippe d'Orléans. L'écu, entouré de palmes, étaient timbré de la couronne des enfants/petits-enfants de France. Cette composition, peu originale, se retrouve sur la reliure de ses livres. On sait qu'Elisabeth Charlotte d'Orléans possédait un manuscrit relié à ses armes et composées de vignettes peintes illustrant les Contes de Perrault (1695). Ce manuscrit a été acquis par la Pierport Morgan Library en 1953. Ce manuscrit enluminé des Contes de Perrault ainsi que notre exemplaire des Aventures de Jacques Sadeur montrent l'intérêt que portait la jeune altesse royale aux textes profanes.


Ce volume est d'autant plus intéressant que l'ouvrage utopique et condamnable est atypique dans une bibliothèque de la famille royale.

Références : Frédéric Lachèvre, Les successeurs de Cyrano, pp. 165-167 ; Versins, 338

Précieux exemplaire de provenance royale de ce texte utopique curieux.

Prix : 3.500 euros

lundi 26 février 2024

Les Commandemens de l'Honnête Homme ou Maximes de Morale, faciles à retenir et principalement destinées à l'usage des petites écoles. A Lille, chez Dumortier, libraire, 1782. Par M. Feutry, lillois. Très rare plaquette (ephemera). Le parfait manuel abrégé du parfait esclave en somme ...


FEUTRY, Amé-Ambroise-Joseph

Les Commandemens de l'Honnête Homme ou Maximes de Morale, faciles à retenir et principalement destinées à l'usage des petites écoles. Revus et corrigés. Cinquième édition de ce format. Par M. Feutry, de la Société Philosophique de Philadelphie.

A Lille, chez Dumortier, libraire, 1782

Plaquette in-12 (18,3 x 12,3 m) de 14 pages y compris la page de titre. Couverture muette en papier gris (époque). Très bon état. Cousu sur ficelle.

L'auteur est un poète lillois, Amé-Androis-Joseph Feutry (1720-1789). Il était avocat au parlement de Douai, secrétaire d'Armand du Plessus, Duc de Richelieu, qu'il suivit dans ses voyages diplomatiques. Il était membre de la société des Rosati, d'Arras, et de la société philosophique de Philadelphie. Il est mort à Lille le 26 mars 1789 dans un appartement qu'il occupait Place du Moulin (rue de la Baignerie). On lui doit plusieurs ouvrages de littérature en prose et en vers. Les Commandemens de l'Honnête Homme ou Maximes de Morale, faciles à retenir et principalement destinées à l'usage des petites écoles, a paru pour la première fois en 1776, sous forme de brochure mais également sous forme de placards (affiches collées dans les villes et villages). 







Ce petit opuscule vise à l'édification morale des jeunes enfants grâce à l'apprentissage facile de courtes maximes morales. Ce sont au total 80 commandemants de 2 vers chacun. Tout est dit ou presque dans l'Avis qui précède les Commandements où l'on peut lire : La Probité des Petits, fait la sécurité des Grands. Les Commandemants de Dieu sont là, placés en tête, suivis des commandements répondant à la morale et à la bonne conduite en société, dès les jeunes années.

"Surtout ta Patrie aimeras // Jusqu'à la mort absolument" (V) ; "A déserter ne songeras // Pensant à ton engagement" (VIII) ; "Dans ton métier tu t'instruiras // Pour le savoir parfaitement" (XXI) ; "Pomme pour la soif garderas // Pour ta vieillesse prudemment" (XXV) ; "Epouse sage choisiras, et n'auras qu'elle uniquement" (XXVIII) ; "A tes Maîtres obéiras // sans murmurer, et promptement" (XXXIX) ; "Livres scandaleux ne liras // ils te perdraient facilement" (LXVI) ; etc.




Le parfait manuel abrégé du parfait esclave en somme ; ou comment devenir dès le plus jeune âge un parfait serviteur, un parfait contribuable, un parfait paroissien, et un parfait mari.

Référence : Les Poètes de Lille, par Henri Pajot, pp. 36-39 (Lille, de l'imprimerie de Horemans, 1864)

La plupart des exemplaires ont été détruits par le temps. Document devenu introuvable et dont il ne doit rester qu'une poignée d'exemplaires.

Très rare document éphémère et fragile ici miraculeusement conservé tel que paru.

Prix : 600 euros

vendredi 23 février 2024

Des Compensations dans les Destinées Humaines, par H. Azaïs. A Paris, chez Garnery, Leblanc imprimeur, 1809. Edition originale. Bel exemplaire d'un ouvrage curieux, ici très bien relié à l'époque. "ce livre sera toujours lu avec plaisir par ceux qui ont souffert, et qui désespèrent de trouver un soulagement à des peines qu'ils croient sans compensations."


AZAÏS, Pierre Hyacinthe

Des Compensations dans les Destinées Humaines, par H. Azaïs.

A Paris, chez Garnery, Leblanc imprimeur, 1809

1 volume in-8 (20,2 x 13,2 cm) de (6)-XIV-(2)-335 pages.

Reliure strictement de l'époque plein veau granité à l'acide, triple-filet doré en encadrement des plats, dos lisse orné de palettes dorées, faux-nerfs dorés, pièce de titre de maroquin noir, filet doré sur les coupes, tranches marbrées, doublures et gardes de papier marbré coordonné à la marbrure des tranches. Très bon état, avec quelques minimes frottements à la reliure. Intérieur frais.

Edition originale.


L'ouvrage s'ouvre sur une épître à Madame Adèle Berger qui deviendra son épouse. Aujourd'hui ce texte est pour ainsi dire oublié. Azaïs ne tira pas 350 francs des deux premières éditions des Compensations. Il connut cependant plusieurs éditions et son auteur eut le mérite de la persévérance dans la propagation de son système.






"Dans ce livre qui parut en 1809, et qui a été inspiré par un véritable sentiment religieux et une philosophique appréciation des événements et des accidents dont se compose la vie, l'auteur pose en principe cette proposition : Le sort de l'homme, considéré dans son ensemble, est l'ouvrage de la nature entière, et tous les hommes sont égaux par leur sort. Or, dit plus loin Azaïs, « le sort de l'homme se compose de l'état de son corps, de l'état de son esprit et de l'état de sa fortune et il examine à ce triple point de vue toutes les positions, tous les états, tous les âges, en un mot, les aspects multiples sous lesquels se présente l'ensemble de la société ; il énumère les avantages et les inconvénients, les plaisirs et les peines, au point de vue physique comme au point de vue moral, attachés à toute fraction distincte de l'humanité, et il établit que chaque accident trouve sa compensation ou son correctif dans un accident contraire. Ainsi, dans l'individu isolé, les éléments de sa personnalité et de sa situation se compensent l'un par l'autre ; les qualités, les facultés, par des défauts qui dérivent de leur nature même ; les biens de la fortune, par les dangers auxquels ils exposent la satiété qu'ils produisent, les inquiétudes sans nombre qui en sont la suite inévitable. Au contraire, dans tout système de communauté, tel que le mariage, par exemple, ce sont les individus qui se compensent mutuellement. Dans cette revue générale des compensations qui s'attachent à la fortune, au mariage, à l'enfance, à l'adolescence, à la jeunesse, à l'âge mûr, au titre de père, au sort des femmes, à l'organisation individuelle, au séjour des villes et au séjour des campagnes, l'auteur fait entrer celles qui dépendent de certaines professions, et trace ainsi un tableau complet des joies et des misères de l'humanité. De ce système universel de compensations, Azaïs fait découler l'équilibre du monde moral, et la seule vraie égalité qui ne soit pas illusoire, la seule que l'homme ait le droit de revendiquer ; il en fait la condition indispensable, l'essence même du lien qui nous rattache les uns aux autres. Le système des compensations est tout entier résumé dans les lignes suivantes : « Oh ! quoi s'écrie Azaïs, le malheur ainsi que la destruction fait donc sans cesse le tour du monde ? Mais que peut être le malheur, si ce n'est le fruit de la destruction? Et si cette définition est vraie, ou même puisqu'elle est évidente, que peut être le bonheur si ce n'est l'oeuvre de la puissance qui compose, qui répare, qui construit ? Or, la destruction n'est-elle pas une puissance nécessaire ? N'est-ce pas toujours dans les débris d'anciens ouvrages que sont puisés les éléments de composition nouvelle ? Et la somme générale de destruction n'est-elle pas nécessairement et rigoureusement égale à la somme de composition, puisque l'univers se maintient et que ses lois sont invariables ? Ainsi il le faut, et l'observation le démontre, tous les êtres alternativement se forment et se décomposent. Les êtres sensibles sont soumis à cette loi, comme ceux qui ne sont pas sensibles. Mais ces derniers sont indifférents, et à la formation qui les élève et à la décomposition qui les détruit. Les êtres sensibles, au contraire, reçoivent un plaisir, une puissance, un bonheur, pendant toute la durée des opérations ou acquisitions qui les forment, les développent ; ils reçoivent une peine, une douleur, un malheur, pendant toute la durée des opérations qui leur enlevé ce qu'ils ont acquis. L'être qui, dès le premier moment de son existence a été environné du plus grand nombre de biens et d'avantages est celui qui a fait les acquisitions les plus nombreuses, qui a été formé avec le plus de perfection et d'étendue qui, pour cette raison, a eu le plus de bonheur et de plaisir ; sa destruction doit être la plus abondante en regrets et en souffrances. Les opérations de cette puissance cruelle sont en ceci, non-seulement plus multipliées, mais encore plus vivement senties. Ainsi le malheur, dans cet être privilégié, a deux causes d'intensité plus fortes, et ces deux causes sont exactement celles qui avaient rendu son bonheur plus étendu et plus parfait. Cette loi de succession, de retour, d'équilibre, embrasse nécessairement tout ce qui, n'étant pas éternel, s'accroît, s'arrête, se dégrade et se détruit. Ainsi, le sort des sociétés humaines, et plus généralement encore de toutes les institutions humaines, est figuré par le sort des individus. Pour l'observateur attentif et impartial, la loi des compensations est la loi de l'histoire. Le principe d'un balancement général dans les destinées humaines est celui que les moralistes et les philosophes de tous les siècles devaient d'abord apercevoir, car il n'en est pas de plus ancien, de plus constant, de plus vrai et de plus simple. C'est qu'en effet tous les hommes reconnaissent ce principe, et, sans y songer, l'appliquent sans cesse ; chez tous les peuples, quel que soit l'âge de leur civilisation, il est un ordre de vérités populaires ayant reçu le titre de proverbes qui forment, pour les hommes de toutes les classes, une sorte de philosophie usuelle et consacrée. L'explication la plus simple de ces vérités populaires, celle qui se présente le plus naturellement, les rattache presque toutes au principe d'un balancement exact entre les effets et les causes, entre toute action et la réaction qui lui succède, en un mot, au principe général des compensations. On le voit, cette doctrine des compensations est la justification de l'ordre établi par la Providence ; c'est la maxime célèbre de l'optimisme développée à l'appui d'une pensée religieuse, et transportée du domaine de la science dans celui de la morale. Il ne faut donc pas chercher dans ce livre des vues profondes et originales, mais on y rencontre des aperçus fins et ingénieux, des vérités exprimées avec justesse et sous un jour tout nouveau. On sent, de plus, que l'auteur est convaincu ; les idées qu'il expose doivent leur naissance à de profondes méditations et à une expérience qui semble agrandie par de douloureuses épreuves. Voilà pourquoi ce livre sera toujours lu avec plaisir par ceux qui ont souffert, et qui désespèrent de trouver un soulagement à des peines qu'ils croient sans compensations." (Pierre Larousse, Grand Dictionnaire Universel, Tome 4, p. 776).







Né à Sorèze (Tarn) en 1766, mort a Paris en 1845. Son père était professeur de musique au collège de Sorèze et c'est là qu'Azaïs fit des études moitié littéraires, scientifiques, jusqu'à l'âge de seize ans. Brusquement lancé dans le monde sans autre appui que celui de son père, marié en troisièmes noces et peu soucieux de son fils, Azaïs devint sombre, rêveur, mélancolique, se heurta de front aux premiers obstacles qu'il rencontra sur sa route, et, de dépit, résolut de s'enterrer dans un cloître. Quelques personnes bien avisées lui firent entendre raison, et obtinrent qu'avant de prononcer les vœux éternels, il entrât dans une congrégation religieuse où l'on pouvait ne s'engager que pour un an. Le jeune homme écouta ces conseils et se fit admettre, en 1783, dans la congrégation des doctrinaires, où il connut plusieurs hommes remarquables tels que Daunou, Laromiguière, etc. Cependant il reconnut bientôt qu'il avait pris une fantaisie de son imagination pour une véritable vocation, et il s'estima fort heureux d'être envoyé, après six mois de noviciat, au collège de Tarbes, comme régent de cinquième. Cette seconde situation lui déplut presque autant que la première et il saisit avec empressement l'occasion d'en sortir en acceptant la proposition que lui fit l'évêque d'Oléron de devenir son secrétaire. Mais Azaïs ne devait pas sitôt se fixer dans la vie. Les relations que son nouveau poste lui imposait avec les prêtres, vicaires, chanoines et autres ecclésiastiques de la cathédrale lui devinrent en peu de temps insupportables, d'autant mieux qu'on ne cessait de l'engager à prendre la soutane, et, un beau jour, il s'en revint à Toulouse, où son père était établi depuis peu ; tout était a recommencer. Il voulait entrer dans les ponts et chaussées ; son père désirait qu'il se fit avocat ; une place organiste se présenta, il obtint et alla en prendre possession à l'abbaye de Villemagne, près Béziers. Tout nouveau, tout beau. Ce fut d'abord un ravissement véritable, un enthousiasme sans bornes pour les splendeurs agrestes de la campagne dans laquelle il se trouvait enterré. Puis l'ennui survint ; un moyen se présenta de le secouer, et il se garda bien de le laisser échapper. Il devint précepteur des fils du comte du Bosc, riche propriétaire des Cévennes, et demeura chez lui jusqu'à la Révolution. D'abord partisan des idées nouvelles, Azaïs les répudia bientôt, ce qui fut l'occasion de son premier écrit, et, condamné pour ce fait à la déportation il fut obligé de chercher un refuge à l'hôpital des sœurs de la Charité de Tarbes, où il passa dix-huit mois. M. Guadet, l'auteur d'une notice très-complète sur Azaïs, et à qui nous empruntons les détails de cette biographie a raconté tout au long le séjour du philosophe dans cet asile de la charité où, parait-il, il jeta les premières bases de son système, qui tend à établir que tout se compense : la destruction et la recomposition dans le monde physique ; la douleur et le plaisir dans le monde moral. Nous ne suivrons pas Azaïs dans toutes ses pérégrinations à travers la France ; il nous a suffi de donner une idée de l'existence nomade qu'il mena pendant la plus grande partie de sa jeunesse. Il avait, dit M. Guadet, connu Mme Cottin à Bagnères, et un projet de mariage avait été formé ; mais les circonstances empêchèrent qu'il n'y fut donné suite. Revenu à Paris en 1808, il annonça la philosophie des Compensations par quelques opuscules qui eurent un succès de curiosité. Napoléon, on le sait, n'aimait pas les idéologues ; mais tout système qui tend inspirer la résignation au peuple est toujours bien accueilli des puissants, et loin d'empêcher Azaïs de publier ses idées philosophiques, le gouvernement impérial l'encouragea en lui donnant une place de professeur au prytanée de Saint-Cyr (c'est à Saint-Cyr qu'il connut et épousa Mme Berger, veuve d'un officier mort à Austerlitz). De retour une fois encore à Paris, après dix-huit mois de séjour au prytanée, qu'il quitta lors de la translation de cette école à La Flèche, Azaïs se décida à publier son livre des Compensations, qui, lui fournit rapidement une sorte de célébrité, mais peu d'argent, et il lui fallut de nouveau solliciter, du gouvernement la place d'inspecteur de la librairie à Avignon. Il l'obtint en 1811 et fut envoyé l'année suivante, avec le même titre, à Nancy, où il resta jusqu'à l'arrivée des alliés. En 1815, il écrivit un livre plein de zèle pour la cause de Napoléon, et dès lors il s'aliéna le plus grand nombre de ses protecteurs. Pendant plusieurs années il vécut à Paris, dans un état voisin de la détresse mais enfin grâce à de puissantes influences, il obtint de M. Decazes une pension de 6,ooo francs, et put dès lors se livrer à son aise à ses spéculations philosophiques. Il publia successivement une série de volumes, parmi lesquels les Inspirations religieuses, le Cours de philosophie religieuse, l'Explication universelle, etc., etc. ; et, non content de propager ses idées par les livres, il recourut à la parole, qu'il avait, paraît-il, éloquente et persuasive. « On a beaucoup parlé dit M. Guadet, des conférences tenues par Azaï au milieu de son jardin, dans les années 1827 et 1828. Deux fois par semaine, à la chute du jour, ce jardin vaste et tranquille se remplissait d'une société nombreuse ; un modeste amphithéâtre, ombragé de grands arbres, se couvrait d'hommes graves, de jeunes gens studieux, de dames élégantes ; Azaïs arrivait bientôt. Son âge, ses longs cheveux blancs, la simplicité de son maintien et de son costume, son air de bonté, tout disposait a une bienveillante attention. » Nous nous sommes étendus longuement, ailleurs (article Compensations), sur le système philosophique d'Azaïs et la valeur qui, suivant nous, doit lui être accordée ; nous nous contenterons de donner ici la liste de ses ouvrages, en dehors de celui qui sauvera peut-être son nom de l'oubli. Ce sont Système universel (1813) ; Manuel du philosophe (1816) ; Du sort de l'homme dans toutes les conditions (1820) ; Jugement impartial sur Napoléon (1820) ; Cours de philosophie générale (1824) ; Explication universelle (1826) ; De la Phrénologie ; du Magnétisme et de la Folie ; Explication du puits de Grenelle (1843).



Le Livre Sixième s'intitule : Des Compensations qui s'attachent à la fortune. En voici un extrait choisi : Les hommes qui possèdent les dons de la fortune ont rarement de vrais amis. Le sort de l'homme qui jouit des biens de la fortune excite l’envie ; c’est une des compensations attachées à ces biens mêmes. Celui qui excite l’envie n’est pas aimé. A la vérité, parmi les hommes favorisés de la fortune, il en est, et peut-être en assez grand nombre, qui sont bien aises qu’on leur porte envie, qui considèrent même cette envie, qu’ils excitent, comme la principale jouissance attachée à leur état de prospérité. Ces hommes sont ceux sur qui la fortune a produit presque tous ses effets funestes. Leur âme est insensible, puisqu'ils peuvent se faire un plaisir de la peine qu’ils occasionnent ; de plus, elle manque de grandeur et d’étendue, puisqu'un avantage, qui n'est rien moins qu’un mérite, satisfait leur vanité. Ces hommes sont environnés de flatteurs, de courtisans avides, qu’ils reconnaissent ordinairement pour tels, et à qui ils craignent de se confier, mais qui, par cela même, leur ont donné l’habitude de croire que les hommes sans fortune ne s’attachent que par cupidité ; que même les hommes qui ont de la fortune désirent en avoir davantage, et n'ont pas d’autres motifs de s'attacher. Ne sont-ils pas bien malheureux, mon ami, de ne pouvoir croire a l’affection désintéressée, de ne pouvoir se persuader que, jusque dans les rangs inférieurs, il existe des âmes généreuses ? Tous les hommes qui ont reçu les dons de la fortune sont loin d’être compris parmi ceux que je viens de désigner. Il en est qui ont un bon cœur, une âme étendue, et qui savent aimer. Ceux-là trouvent des âmes généreuses qui s’attachent à eux pour leurs qualités, et non pour leur fortune ; ils ont alors, sur les hommes généreux et sans fortune, l’avantage de pouvoir favoriser le bonheur de leurs vrais amis. (pp. 139-140, édition originale, 1809).

Outre l'édition originale de 1809 il a été fait une deuxième édition en 1810 (imprimée chez Leblanc également) en 3 volumes in-8. Elle comprend 2 volumes d'applications de la philosophie de l'auteur. La troisième édition date de 1818 (Paris, Ledoux et Tenré) et est également en 3 volumes in-8. La quatrième édition est en 3 volumes in-12 et date de 1825, avec portrait. Une cinquième édition posthume paraîtra chez Firmin Didot en 1846, revue avec soin sur un exemplaire annoté par l'auteur, précédée d'une notice sur sa vie et ses ouvrages et ornée de son portrait (1 volume petit in-8 de XLVIII-528 pages.

Bel exemplaire d'un ouvrage curieux, ici très bien relié à l'époque.

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