vendredi 12 février 2021

Emile Zola. Le Rêve (1892). Première édition illustrée par Carlos Schwabe [Carloz Schwab]. Un monument du symbolisme par l'un des artistes parmi les plus doués de sa génération. Un des rares exemplaires de tête sur papier du Japon (30 exemplaires).


Emile ZOLA.

LE RÊVE. Illustrations de Carloz Schwabe et L. Métivet.

Paris, Librairie Marpon et Flammarion, E. Flammarion successeur, s.d. (1892)

1 volume in-4 (29 x 22,5 cm) de (4)-335 pages.

Cartonnage amateur en moire ivoire, le premier plat de couverture illustrée en couleurs tirée sur soie est contrecollée sur le premier plat (25,5 x 15,5 cm environ), le second plat (vignette découpée du second plat de couverture), titrage en noir au dos sur simili cuir argenté. Marges non rognées. Très bon état de l'ensemble. Quelques légères salissures dans les marges de quelques feuillets. Les feux derniers feuillets présentes quelques traces de froissement. Le feuillet de faux-titre (avec la justification du tirage imprimée au verso) a été relié par erreur après la page de titre.


L'illustration de ce volume se compose d'une couverture en couleurs, une vignette de titre en noir et 55 illustrations en noir par Carlos Schwabe (27 à pleine page, 5 encadrements, 1 dans le texte, 11 culs-de-lampe et 11 têtes de chapitre) ; 10 illustrations de Lucien Métivet à la fin de l'ouvrage (5 à pleine page, 1 tête de chapitre et 4 culs-de-lampe).

Un des 30 exemplaires de tête sur papier du Japon, seul grand papier.








"Ayant voulu faire, selon ses propres mots, "la part du Rêve" dans la série des Rougon-Macquart, il était normal qu'Emile Zola souhaite confirmer ce choix dans la première édition illustrée en volume du Rêve, qui devait paraître en 1893. Il n'est donc guère surprenant que l'écrivain et l'éditeur Flammarion aient cherché un dessinateur capable de compléter le texte par une illustration qui tranche, elle aussi, avec le reste de l'univers zolien. Loin des milieux naturalistes, c'est chez un jeune artiste suisse vivant depuis peu à Paris, Carlos Schwabe (1866-1926), qu'ils trouvèrent ce qu'ils cherchaient, ce mélange de féerie et de naïveté susceptible de caractériser par l'image un texte qui devait lui-même pouvoir être mis "entre toutes les mains". Schwabe, né en 1866, et donc tout juste âgé de 25 ans, était à l'aube de sa carrière mais celle-ci devait être fulgurante à la faveur d'un événement qui eut lieu en mars 1892 alors qu'il travaillait encore à l'illustration du Rêve : le premier Salon de la Rose + Croix du Sâr Péladan, manifestation idéaliste qui fit courir tout Paris et que Zola lui-même visita, se déclarant "intéressé" et "charmé". L'écrivain avait déjà pu voir les œuvres de Schwabe, mais il fut sans doute confirmé dans son jugement en voyant au Salon les aquarelles pour L'Evangile de l'Enfance, véritable "clou" de l'exposition ; simplicité du regard mais dessin aigu et primitif conféraient à ces œuvres une sorte de "naïveté voulue", selon les commentateurs, et un archaïsme moyenâgeux, non pas dans le genre du pastiche si fréquent à l'époque, mais dans une sorte d'authentique mysticisme visionnaire. Contrairement à ce qu'on a pu dire parfois, Zola appréciait donc l'art de Schwabe ; n'écrivit-il pas à Flammarion qu'il "tenait beaucoup" à l'artiste pour ce travail, ajoutant : "je suis certain que nous aurons avec lui une œuvre très artistique et très originale". On peut affirmer que Zola ne s'était pas trompé, non seulement parce que l'illustration du Rêve conçue par Schwabe occupe une place à part dans le corpus des images zoliennes, mais aussi parce qu'en effet l'artiste poussa très loin l'originalité, donnant naissance à une création à part entière et qui, selon les critiques, révolutionna l'art de l'illustration, faisant du Rêve une référence pour l'art symboliste. Certes, Schwabe ne put achever son travail, non par mésentente avec Zola, mais parce que, surestimant ses forces, et souhaitant produire une suite marquante, il prit un retard qu'il ne put rattraper. Sa longue et unique lettre à Zola montre ce souci "de faire aussi une œuvre" et de se démarquer par rapport à l'illustration contemporaine, banale et souvent commerciale. L'achèvement du travail par Lucien Métivet, artiste médiocre et sans grande imagination, donne comme une démonstration exemplaire de ce vœu, la comparaison des deux illustrations étant accablante pour Métivet. Il est cependant exact qu'Emile Zola fut surpris par le travail de Schwabe, y découvrant "tant de choses qu'il ne se souvenait pas d'avoir mises dans le livre" ; c'est que Schwabe, artiste symboliste et visionnaire, ne se contenta pas de répéter la narration par une image descriptive. Il interpréta, transcrit, spiritualisa les objets, matérialisa les pensées, extrapola et symbolisa par un monde onirique, merveilleux et étrange, les ressorts psychologiques et le sens profond du texte ; ne parvient-il pas donner un visage à l'Hérédité, ce thème majeur du monde zolien, allant ainsi très au-delà de ce que l'écrivain avait imaginé possible ? Par la création d'un monde imaginaire, situé en marge de l'action, mais l'expliquant et lui donnant sens, Schwabe fit de l'édition illustrée du Rêve un véritable dialogue entre le texte et l'image. Il jeta ainsi bas les conventions du genre au profit d'une nouvelle conception : on ne le lui avait pas demandé, ainsi qu'il l'écrivit lucidement à Zola, mais il en avait fait une question d'honneur et avec raison si l'on en juge par le succès du livre et sa postérité. Zola, dans Le Docteur Pascal, aura beau s'inspirer de dessins de Schwabe pour fustiger l'idéalisme et la fuite devant le réel, il est peu probable qu'il eut à regretter d'avoir choisi le jeune artiste, lequel, mieux que quiconque, avait pu l'aider à réaliser son souhait : "montrer que tout est un rêve"." (Jean-David Jumeau-Lafond, Dossier Bnf (en ligne), Le Rêve illustré par Carlos Schwabe).






L’histoire se passe dans le Val-d'Oise, dans une ville appelée Beaumont-sur-Oise (Zola s’est largement inspiré de Cambrai pour décrire cette ville). La description de Beaumont-sur-Oise est précise, avec la ville haute ancienne et la ville basse plus moderne. La ville est accessible par la gare du Nord. L’héroïne est Angélique Rougon, fille de Sidonie Rougon et d’un père inconnu (elle est née quinze mois après le décès du mari de sa mère). Dès sa naissance, elle a été placée par la sage-femme à l’Assistance publique, puis confiée à une nourrice dans la Nièvre, à une fleuriste, et enfin aux Rabier, une famille de tanneurs qui la maltraitent. Une nuit de Noël, elle décide de fuir les Rabier et est recueillie par un couple de brodeurs, les Hubert, qui l’ont découverte transie, adossée à un pilier de la cathédrale de Beaumont. Cette famille très pieuse (ils confectionnent des broderies pour les vêtements et ornements ecclésiastiques) vit dans une toute petite maison adossée à la cathédrale. Angélique, qui est devenue la pupille des Hubert, montre beaucoup d’application et de goût pour la broderie. En même temps elle lit, et découvre la Légende dorée, un ouvrage qui va changer sa vie d’adolescente. Elle s’identifie aux martyres, rêve d’avoir le même destin glorieux qu’elles, guettant par la fenêtre l’apparition qui va changer sa vie. Cette apparition se présente finalement sous la forme d’un charmant jeune homme, Félicien, peintre verrier qu’elle identifie à saint Georges descendu de son vitrail. L’amour naît en eux, mais leurs familles s’opposent à leur mariage : d’un côté, Hubertine Hubert, sa mère adoptive, qui s’est mariée malgré l’interdiction de sa mère et estime en avoir été punie par le fait qu’elle ne peut avoir d’enfant, ne veut pas d’un mariage dicté par la passion ; même chose pour le père de Félicien, Monseigneur d’Hautecœur, entré dans les ordres à la suite du décès de sa femme et devenu évêque. Finalement, voyant qu’Angélique se consume peu à peu devant cette interdiction, les deux familles consentent au mariage. Mais Angélique meurt à la sortie de l’église, après avoir donné à Félicien son premier et dernier baiser.





Edition publiée en livraisons, populaire et donc destinée à un large public, qui mérite d'être recherchée pour la sublime illustration de Carlos Schwabe. La plupart des exemplaires du tirage sur papier ordinaire ont été mal conservés (mauvais papier avec le plus souvent de fortes rousseurs). Les exemplaires sur Japon (au nombre de 30 exemplaires seulement) doivent figurer en bonne place dans toute bonne bibliothèque zolienne.

Très bon exemplaire qui mériterait une luxueuse reliure.

Prix : 1.450 euros